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mercredi 14 septembre 2016

J-9...Départ vers les Indes

Le pari insensé de Christophe Colomb est sorti depuis un peu plus d'une semaine (Il partira très bientôt en réimpression, ce qui fait chaud au coeur) et je souhaitais vous parler de l'Amiral.

Pour ceux qui s'intéressent à Christophe Colomb, voici les coulisses de l'Histoire. Christophe Colomb est davantage un mythe qu'un homme. On ignore presque tout de ses origines, mille légendes existent à son sujet. C'est aussi un homme mû par une idée fausse qui engendre du réel. Son obstination, d'aucuns diront sa folie, ont transformé le monde alors même qu'il l'ignorait encore...et que le continent qu'il a découvert ne porte pas son nom...
On prétend que le navigateur possédait une carte très détaillée qui donnait à voir les îles au delà de la mer des Ténèbres. C'est théoriquement impossible puisque personne n'avait bravé cette terrible mer. D'où vient cette carte? Qu'est-elle devenue?
Sur ce sujet, j'ai trouvé des bouquins passionnants dont celui de Jean-Yves Sarazin aux éditions de la Bnf. L'ouvrage se nomme "Nouveaux mondes" et donne à voir des documents sur la représentation du monde à l'orée de la Renaissance.  Mais le livres qui m'a le plus fait rêver sur les cartes marines et autres portulans est celui ci:

Il a fait l'objet d'un compte-rendu détaillé sur ce site:
ici pour ceux qui braveront l'anglais, c'est vraiment très riche d'enseignements.
Bref, j'ai adoré observer ces cartes et planisphères et me plonger dans la représentation du monde de nos ancêtres.
Pour le plaisir, voici une carte qui illustre parfaitement les croyances de l'époque. On dessinait les monstres que l'on craignait de rencontrer en pleine mer.

Voici en lecture l'incipit pour vous donner une idée de l'esprit de l'ouvrage. Je me suis amusée autour de cette étrange carte que possédait Colomb, avec les monstres marins qui hantaient les esprits, j'ai joué de l'impatience qui rongeait les hommes, de leurs peurs, de leurs espoirs et de la certitude enfouie d'être sur le point de changer le monde...
Quant à la fin...suspense oblige, vous n'en saurez rien, même si elle est double, puisque dans cette collection, on réinvente l'histoire..après avoir raconté la version officielle!


J – 9

Mercredi 3 octobre 1492

Manolo regardait l’onde mourir contre la coque de la Santa María. Le jeune garçon ne trouvait pas le sommeil sur sa paillasse. Il redoutait ces nuits sans étoiles où les rares lueurs offertes par la lune dessinent des nuages terrifiants et font apparaître sur les flots des monstres marins prêts à jaillir de l’écume. Il avait quitté la terre ferme depuis six semaines. Six longues semaines.
Le temps que le capitaine Christophe Colomb avait estimé pour arriver aux Indes. Et ils n’étaient pas arrivés.
Les trois vaisseaux, la Santa María, la Pinta et la Niña filaient vers l’ouest. Elles prenaient bien le vent, mais la terre ne se montrait pas. Chaque jour l’attente des marins était déçue, et l’inquiétude montait d’un cran. La mer était calme, trop calme sans doute : les tempêtes avancent toujours à pas de velours.
Manolo remarqua une silhouette près du bastingage. C’était un petit mousse, comme lui, aux yeux espiègles et à l’air filou. Il s’appelait Juanito et, malgré son jeune âge, il avait déjà pas mal bourlingué ; il était ami avec tous les loups de mer à bord de la Santa María. Manolo l’avait aperçu bien des fois dans les cordages, se balancer comme un singe de vergue en vergue. Il admirait son habileté : lui était plutôt maladroit et d’un naturel plus réservé. Il s’approcha timidement. Il mourait d’impatience de lui adresser la parole, sans savoir trop quoi lui dire. La mer se taisait si fort qu’elle donnait envie de causer pour meubler le silence.
— Tu ne dors pas ? demanda-t-il. Qu’est-ce que tu fais là ?
Le mousse refermait un mystérieux tonnelet de bois qu’il avait apporté.
— Ça ne te regarde pas ! Et toi ?
— Moi, confessa Manolo, j’ai du mal à m’endormir quand il fait complètement noir.
— C’est ton premier voyage ? T’as les jetons ?
Manolo fit oui de la tête.
— Eh bien, t’as raison ! Y a de quoi avoir la frousse ! Pourquoi t’as embarqué sur ce rafiot ?
— Je me suis engagé volontairement, répondit le garçon. J’ai même fait des pieds et des mains pour faire partie de l’équipage.
Avant cette traversée, Manolo n’était jamais monté sur un bateau, sauf en rêves, et il avait beaucoup rêvé. Surtout de voyages lointains. Il faut dire que pendant cinq ans, il avait vécu cloîtré dans un monastère. Pour tromper l’ennui, il avait appris à reconnaître les étoiles dans le ciel. Il connaissait le nom de chaque astre et voyageait parmi eux comme on se promène sur la terre ferme. La nuit, il s’inventait des peuples célestes, des routes dans les nuages. Le jour, depuis la lucarne de sa cellule, il observait la mer et ses vaisseaux avec la même ferveur : les goélettes, les galées[1] avec leurs bancs de rameurs, et les nouveaux bateaux ronds[2] qui partaient à la conquête du globe. Dans son imaginaire, il parcourait le monde. Manolo avait déjà l’âme et le cœur d’un marin sans avoir jamais quitté le continent.
— Un jour, Christophe Colomb est arrivé au monastère, expliqua Manolo. Je l’ai écouté parler et j’ai eu envie de tout abandonner pour le suivre.
Ce projet s’était mis à le hanter progressivement et à remplacer toutes les autres expéditions imaginaires qui l’avaient occupé jusqu’alors.
— Je ne sais pas ce qui m’a pris. D’habitude, je suis très obéissant. J’ai toujours fait ce que mes parents voulaient. Mais ce matin-là, j’ai glissé mes affaires dans mon baluchon et je suis parti.
— Comme ça, sans rien dire ?
— Sans rien dire à personne. J’ai juste laissé une petite lettre pour que les moines la remettent à mes parents. J’étais heureux. Très heureux. Je ne me suis jamais senti aussi libre que ce jour-là. Quand je cheminais vers le port.
Il s’était précipité à Palos, où il avait menti comme un arracheur de dents sur son âge, sur son expérience en mer, et avait été recruté.
— Tout ça pour ça ! soupira Juanito.
— Je n’avais pas réalisé que ce serait si dur, que les gens que j’aimais me manqueraient tant, que ce serait si long, confessa Manolo. Je ne savais pas que j’aurais tant la trouille sur ce navire !
Six semaines qu’il priait pour que les étoiles brillent dans le ciel, parce qu’il avait peur du noir, et qu’il espérait qu’on ne lui demande pas de monter dans les vergues parce qu’il avait le vertige. Six semaines qu’il tenait bon, coûte que coûte, dans l’espoir de voir de ses yeux les Indes et les merveilles de Cipango[3].
— Tu poursuivais un rêve et tu te retrouves en plein cauchemar ! conclut Juanito. On va bientôt être engloutis par cette satanée mer des Ténèbres. Il paraît qu’une créature effroyable y sévit...
Manolo le regardait avec des yeux interrogateurs.
— ... Un monstre. C’est un dévoreur de marins, un naufrageur de navires. Il nous avalera en une bouchée.
Manolo avait la chair de poule. Il avait déjà entendu les marins évoquer une bête difforme qui vivait dans les profondeurs et attendait le moment propice pour surgir. Une bête qui rôdait parfois à fleur de flots, prête à bondir. Quand ils en parlaient, le garçon se bouchait les oreilles et s’efforçait de s’ôter ces idées-là de la tête. Mais avec le temps, des doutes l’assaillaient.
— Ton premier voyage sera sans doute le dernier ! conclut Juanito.
La situation était si tragique que Manolo avait presque envie d’en rire, mais sa gorge était nouée à cause de l’épaisseur de la nuit et de la profondeur de la mer. Elles paraissaient toutes deux s’être épousées pour l’éternité. C’était une alliance terrifiante, plus qu’humaine.
— Tu n’as pas compris que nous sommes perdus ? On n’arrivera jamais aux Indes, reprit encore le mousse. On erre au milieu de nulle part, et crois-moi, je me fais moine si on trouve une île par ici !
— D’après les calculs du capitaine, précisa Manolo, nous devrions arriver très prochainement.
— C’est bien que tu lui fasses confiance. Tu es le seul sur ce bateau !
— Christophe Colomb n’est pas le premier marin venu, protesta Manolo. Il a traversé la mer Égée, franchi le cap Bojador, suivi la côte de l’Or[4]. La mer, c’est toute sa vie, et je ne connais pas de marin plus aguerri que lui. S’il prétend pouvoir atteindre les Indes en passant par l’ouest, je suis sûr qu’il a raison.
— Toi, tu gobes tout ce qu’il te dit. Et tu ne me fais pas confiance ! Si tu ne me crois pas, t’auras qu’à regarder cela quand il fera jour.
Il lui glissa un papier froissé dans la main.
— Et si tu veux en savoir plus, insista-t-il, tu demanderas à Jorge. Il en a vu des choses dans sa vie de mathurin[5]. Tu entends là ?
Manolo n’entendait justement rien.
— Quand il n’y a plus de bruit sur la mer, c’est que quelque chose se trame ! Crois-moi, elle est futée, on est tous à sa merci ! Quand elle va se réveiller, on sera tous morts. On est arrivés au bout du monde ! Et on va crever.
Manolo tremblait à présent. Il faisait aussi noir que dans le ventre d’un loup.
— Je t’aurai prévenu ! conclut Juanito.
Manolo s’éloigna et marcha jusqu’au gouvernail. La bitacora[6] sur laquelle reposait le compas était le seul point éclairé du vaisseau, la nuit. Il attrapa la feuille qu’il avait fourrée dans une poche de sa vareuse et y jeta un œil.
C’était une sorte de dessin qui représentait la mer des Ténèbres. En son centre était figurée une créature immense qui surgissait des profondeurs de la mer. Un long serpent de mer à la tête recouverte d’une affreuse crinière. Une bête aussi haute qu’un voilier, capable de renverser le grand-mât d’un coup de queue. Elle rôdait au large des Açores. Si les marins disaient vrai, elle ne tarderait pas à se montrer...




[1] Sorte de galère.
[2] Les nefs par exemple.
[3] L’actuel Japon.
[4] Le cap Bojador passait pour être le plus dangereux au monde.
[5] Marin.
[6] L’habitacle.
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