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lundi 10 novembre 2014

Un peu de lecture?

Afin de vous faire découvrir L'allée du bout du monde, je me suis dit que le mieux était de vous faire lire  les premiers chapitres....
Alors aujourd'hui, je vous propose un peu de lecture:




1
La course au bout du monde

– Je viens de faire une drôle de course, dit le plus vieux, tout essoufflé, les bottes crottées.
– Ah ? demanda le second, occupé à mastiquer une miche de pain rassis.
Deux postillons[1] discutaient près d’un coche en piteux état. Ils offraient un contraste saisissant : un enfant placé chez un maître cocher avant d’avoir eu le temps de grandir et un vieux gaillard rompu aux règles du métier depuis toujours. Ils avaient pris l’habitude de causer le soir, après leur travail :
– Il m’est arrivé une vraie aventure. J’ai transporté un monsieur de la haute, il avait pas la mine à monter dans notre carriole, un gentleman avec ça !
– Qu’est-ce qu’il faisait dans notre trou paumé ?
– C’est ça qui est le plus fou : il m’a demandé de l’emmener au bout du monde. Au bout du monde, est-ce que je sais où c’est, moi ?
Le jeune postillon cessa de mâcher son pain sec et ouvrit grand les yeux. Ça fleurait bon l’intrigue.
– Ça alors ! Et tu l’as déposé où ?
– Bah, on a fait un tour et je l’ai ramené au même endroit, devant le grand châtaignier. Je connais pas d’endroit pire que chez nous.
– Qu’est-ce qu’il a dit ?
– Il n’a rien remarqué, il est reparti en sens inverse, répondit simplement le vieux bonhomme.
– Tu me racontes encore des sornettes ! Ou t’avais bu ?
– Je te jure que j’avais la gorge sèche et pas une lichette dans le gosier, dit le vieil homme en mettant la main sur sa calebasse[2].
Son cheval fourbu poussa un hennissement.
– En descendant de la voiture, il m’a remis un message à porter à l’officier des postes.
– Tu l’as ouvert ? demanda le petit postillon. Ses yeux pétillaient de curiosité.
– Évidemment.
– Alors ?
– Alors, il s’appelle William Temple et il écrivait à un dénommé Henry, un Anglais comme lui. Le reste, j’ai rien compris. Il répétait un drôle de mot, « sycophante ». Ça doit être un animal féroce.
– Ton passager devait être possédé par des esprits follets, hasarda le jeunot.
À l’idée d’avoir transporté un démon, le palefrenier fut pris d’une terrible inquiétude, il avait besoin de réconfort. Il se précipita vers l’outre de vin qu’il dissimulait à l’arrière du coche et en remplit sa calebasse.
Il la vida d’un trait, se frotta le visage, puis se tourna vers son jeune ami :
– On l’a échappé belle !

2
Le chuchotement des nonnes
Onze ans auparavant, à Chicksands, au nord de Londres
Deux voix d’enfants résonnaient dans la cour du prieuré. Dorothy et son frère Robin jouaient à leur jeu favori. C’était au tour de Robin de compter. Le prieuré offrait de multiples cachettes : des couloirs labyrinthiques dérobés aux regards indiscrets ; des passages secrets à l’intérieur desquels les enfants s’engouffraient avec délice. Dorothy parcourut l’allée centrale sur la pointe des pieds. Arrivée au milieu du couloir, elle fit pivoter un coin du meuble de la bibliothèque, sous le regard amusé du portrait de son aïeule, feu Lady Osborne – une vieille femme aux cheveux blancs et à l’air pincé – et s’introduisit prestement dans le passage. Dorothy affectionnait particulièrement ce lieu. Robin y était habitué, il saurait la trouver aisément à sa sortie. À l’excitation du jeu se mêlait l’appréhension de croiser l’un des fantômes de la maison. Comme toutes les vieilles demeures anglaises, Chicksands était hantée depuis des générations. Feu Lady Osborne avait rencontré plus d’une fois le spectre de la nonne de la maison, toute vêtue de noir, celle que Dorothy suivait régulièrement dans ses pérégrinations. Son visage était alors aussi ridé qu’à présent : sur les fantômes, l’épreuve du temps ne laisse pas d’empreintes, c’est l’avantage.
Robin décida subitement qu’il valait mieux cesser de s’amuser. Le jeune garçon était pragmatique. Il avait aperçu l’épaisse silhouette de leur gouvernante s’approcher dangereusement de leur terrain de jeu. Alertée par la présence de Robin, elle se doutait que Dorothy se promenait à l’intérieur des murs. Robin tenta de prévenir sa sœur :
– Dorothy, où es-tu ? Dorothy, sors de ta cachette, Miss Mildred arrive, elle va encore…
Miss Mildred surgit derrière un meuble et vociféra :
– Mademoiselle Dorothy, j’exige que vous sortiez immédiatement de cet endroit. Il ne sied pas à une demoiselle de votre condition de s’adonner à de tels jeux. Mademoiselle Dorothy ? Mademoiselle, répondez-moi, Mademoiselle, je ne vous le répéterai pas, Mademoiselle… Monsieur Robin ? Robin ? Où partez-vous ainsi ?
Robin avait pris la fuite à vive allure, abandonnant sa sœur au courroux de Miss Mildred. Il ne souhaitait pas goûter aux caresses du fouet. Elle avait la main lourde.
À cette époque, une jeune fille de bonne famille devait respecter les bienséances. Mildred avait pour mission de rappeler à Dorothy les codes de bonne conduite. Miss Mildred, une vieille fille de cinquante ans, n’avait pas eu besoin d’une grande formation, ces règles étaient gravées dans son esprit avec plus de rigueur que les lois dans le marbre. Elle incarnait le devoir jusqu’à la nausée et s’acharnait à prêcher son austère morale comme une parole d’évangile.
Dorothy n’écoutait pas l’acariâtre Miss M., elle traversait avec entrain les obscurs couloirs du château, expérimentant entre les murs l’ivresse de l’évasion. Elle courait à perdre haleine, s’enfonçant dans les secrets de la maison. Elle aperçut le spectre de la nonne et lui fit un petit clin d’œil. Dorothy l’enviait : comme elle était libre d’errer ! L’odeur de salpêtre des murs humides, la poussière des années étaient la promesse paradoxale d’un monde à elle, sombre et solitaire, à l’abri des conventions familiales : l’espoir d’aventures troublantes. Elle y respirait le parfum de ses ancêtres, de leurs promenades clandestines, oubliées. Dans cet interstice, Dorothy laissait s’exprimer son caractère fantasque, elle s’évadait de sa prison dorée.
         Le prieuré était un domaine splendide, un jardin d’Éden dans lequel Dorothy était prisonnière de sa condition de jeune femme aristocrate. Promise à un mariage arrangé depuis la naissance, Dorothy savait qu’il n’y aurait pas d’issue dérobée. À un moment, il lui faudrait rentrer dans le rang, cesser de jouer à cache-cache avec Robin, honorer ses devoirs familiaux et taire tous ses désirs d’ailleurs. Il n’était pas question pour elle d’enfreindre les sacro-saintes lois de Peter Osborne, l’idée même de la rébellion n’était pas permise. Et pourtant…
         C’est Sir Peter Osborne, son père, qui l’intercepta à la sortie. Il était à la maison pour quelques jours. Il ne goûtait pas particulièrement les jeux enfantins de sa fille, mais s’en attendrissait. Peter avait d’autres soucis en tête. Son nouveau poste l’accaparait énormément. Il occupait une charge importante au service du roi Charles Ier. Après quelques années passées près de sa famille, il avait dû partir pour Guernesey, en tant que lieutenant-gouverneur de l’île. Sa promotion signifiait un terrible exil dans une terre perdue, presque au bout du monde. Pour rejoindre Guernesey, il fallait effectuer un voyage en bateau, un long périple sur une mer tourmentée. Mais l’île n’offrait aucun exotisme : c’était un bagne, la mer en plus.
         Son père parlait peu de ses fonctions, mais Dorothy savait qu’il était hanté par des secrets bien plus terrifiants que ceux des portraits accrochés dans le vestibule. À sa façon, il parcourait aussi les couloirs fantomatiques de Chicksands, sauf qu’il n’était pas question pour lui de s’évader : il devait traquer d’horribles êtres démoniaques. Une des tâches essentielles de Peter consistait en effet à démasquer les sorcières de Guernesey et à les châtier. Combien de femmes avait-il vu pendues ou brûlées ? De combien de femmes avait-il ordonné l’exécution ? Dorothy ne lui posait jamais de questions sur ses zones d’ombre. Elle préférait voir son visage généreux, empli de tendresse paternelle.
Quand son père la surprit, elle abandonna son jeu et incarna la jeune fille aristocrate qu’elle se devait d’être. Depuis toujours, elle dissimulait son espièglerie naturelle derrière une austérité de façade. Elle remit en ordre ses mèches brunes, frotta son visage maculé de poussière et réajusta sa robe. Ses yeux s’assombrirent et ses joues, empourprées par la course, reprirent leur pâleur habituelle.
Mildred continuait à s’époumoner. Ses hurlements rauques brisaient le calme de la propriété. Dorothy décida d’ignorer les vociférations de sa gouvernante. Elle risquait une punition effroyable, mais aimait braver les interdits.
– Père, votre voyage a-t-il été agréable ?
– Le voyage a été long, particulièrement long. Voulez-vous m’accompagner dans la roseraie ?
Son père goûtait le parfum des roses. Il restait parfois des heures à paresser, assis sur un banc au pied du saule pleureur, au milieu des rosiers rouges. Dorothy s’asseyait près de lui et ne disait rien. Jamais elle n’aurait osé violer ce divin silence, jamais elle n’avait tant dit à son père qu’en se taisant. Ce soir-là, le saule pleureur semblait plus mélancolique qu’à l’ordinaire. Pour la première fois, dans ce coin retiré dans lequel leurs solitudes s’unissaient, son père parla. Sa voix n’était pas claire et sa poitrine oppressée se soulevait. Il frissonnait.
– Dorothy, tu es grande à présent. Je vais repartir pour Guernesey, mais la vie ne sera plus comme avant.
Dorothy repensa aux bribes de conversation qu’ils tentaient de saisir, le soir, avec son frère, dissimulés sous le grand escalier. Son père avait la voix qui portait et ils discernaient quelques mots. Pourtant, elle ignorait pourquoi son père devait encore les quitter. Elle tenta de rassembler les éléments du puzzle : les secrets des portraits accrochés aux murs, les murmures des fantômes de la maison, les ragots des domestiques. Elle ne comprenait pas. Sa mère semblait plus inquiète qu’à l’ordinaire. Pendant un instant, Dorothy pensa interroger son père. Elle prit sa respiration, s’apprêta à parler, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Un souffle creux. Alors, elle respira à plein poumons pour tenter de figer cet instant, l’associer à l’odeur des roses. Elle avait l’intuition que sa vie d’enfant venait de prendre fin. Elle aurait voulu la fossiliser ou en extraire l’essence pour la conserver dans un précieux flacon. Ses yeux s’emplirent de larmes. Son père se leva, il lui tendit la main et ils partirent rejoindre le reste de la famille.
Miss Mildred, dont la voix s’éraillait, poursuivait ses vocalises : « Mademoiselle, je ne me répéterai pas ! »
3
Bisque, bisque, rage !
À la même époque, à Penshurst, au sud de Londres
L’esteuf[3] rebondit sur le pavement de pierres et manqua de rendre Henry borgne à jamais. Il fit signe à William qu’il était encore en vie et qu’une petite pause était nécessaire avant de poursuivre la partie. Henry et son neveu, William Temple, jouaient à la courte paume dans l’enceinte du château de Penshurst. En guise de tripot[4], une galerie offrait les murs propices au rebond de la balle. William nourrissait une véritable passion pour ce jeu devenu très populaire. En l’espace de quelques décennies, le jeu de paume avait suscité la passion des bourgeois, des étudiants et des rois. Les tripots se développaient un peu partout, les demeures princières, les châteaux avaient leurs salles et leurs habitués. Un nouveau corps de métier était né de cette pratique, les paumiers-raquettiers[5]. Ils profitaient pleinement de l’engouement pour la paume et se pavanaient dans les grandes villes comme s’ils étaient les artisans de l’avenir de l’Homme.
Henry tentait de se remettre du coup qui l’avait à moitié assommé. Il se tenait tant bien que mal sur ses souliers en cuir de buffle et, sa raquette en boyaux de mouton à la main, il se demandait pourquoi il avait accepté de se joindre à William dans un si futile divertissement. Il jeta un œil sur son accoutrement, leva les yeux au ciel et soupira.
         Henry Hammond était théologien et prêtre, peu enclin à ce genre de sport. Habituellement, il restait des heures à lire dans son cabinet ou à composer des sermons pour sa paroisse. L’arrivée de William avait tout bousculé.
Le jeune enfant le supplia :
– S’il vous plaît, reprenons la partie, je m’amuse tellement !
Henry s’exécuta. William renvoya un revers coriace. Henry intercepta vaguement la balle avec sa raquette mais, étonnamment, elle repartit comme un boulet de canon en direction du jeune adversaire. William renvoya l’esteuf sans difficulté, il tomba à pic[6].
– J’ai réussi une chasse-pic[7] ! cria William, fier comme un paon.
William jubilait, il n’était jamais aussi heureux que dans ces moments de jeu partagés avec son oncle Henry. William vivait avec lui depuis quatre années déjà. Sa mère l’avait confié le jour de ses cinq ans. Elle avait trop d’enfants pour s’occuper de lui et faire son éducation en l’absence de son mari, parti travailler en Irlande comme magistrat. Henry avait du temps libre et le savoir nécessaire pour faire l’instruction du jeune William jusqu’à ce que celui-ci puisse entrer dans un pensionnat.
À son arrivée, Henry avait eu du mal à comprendre l’intrépide garçon. Le vieil homme sentait chez lui des prédispositions à l’étude, une grande intelligence, mais aussi un goût immodéré pour la paresse et le jeu, ce qui allait à l’encontre de ses principes d’éducation. Il avait tenté de convertir William à l’amour des langues anciennes, en vain : le garçon n’était pas fait pour les fastidieux apprentissages. Aussi, après les leçons quotidiennes, le laissait-il s’évader dans ses mondes secrets.
Henry suait à grosses gouttes et tentait de suivre la cadence du jeu frénétique ponctué de « Hourras ! » à tout va. Il se réjouissait de voir son neveu si heureux, si aérien. Il aurait tout fait pour cet enfant. Quand l’esteuf revint vers lui, il tenta un coup habile. Il réunit tout ce qui lui restait de concentration et de détermination pour renvoyer la balle en perpétrant le célèbre coup du moine. Ultime dévouement. Ce coup, habituellement en faveur des rois, réclamait une abnégation sans égal : il s’agissait de faire gagner l’adversaire sans que cela ne se remarquât trop. C’était dans les cordes d’Henry. L’esteuf rebondit lamentablement et offrit à William le point décisif, la bisque dont il rêvait. Il bondit de joie et s’agrippa au cou de son oncle.
– J’ai gagné ! J’ai gagné ! exultait-il en narguant son oncle. Bisque, bisque rage !
Henry sourit en voyant le garnement exploser de joie. Il observait son protégé grandir avec tendresse ; par-dessus tout, il s’émerveillait de sa vitalité. Où puisait-il cette joie de vivre à toute épreuve, cet optimisme forcené ? William épatait la galerie. Plus encore, il rendait son oncle heureux et fier de l’avoir pour neveu. Le vieil homme ne comprenait plus, à présent, comment il avait pu vivre sans lui auparavant. Il regarda William avec bienveillance. Tous deux avaient pris l’habitude de peu communiquer : ils échangeaient un regard et tout était dit.


[1] Cochers.
[2] Grosse courge séchée et vidée qui sert de récipient, la plupart du temps pour boire du vin.
[3] L’esteuf est le nom de la balle utilisée dans les jeux de courte paume et de longue paume, les ancêtres du tennis.
[4] Le tripot désigne la salle dans laquelle on jouait à la courte paume à cette époque.
[5] En 1610 est créé un nouveau corps de métier : les maîtres paumiers-raquettiers, seuls autorisés à tenir un jeu de paume et à fabriquer esteufs, pelotes, balles et raquettes.
[6] Lorsque la balle tombe à pic, c’est qu’on marque un point au bon moment, souvent en faisant une chasse-pic.
[7] On réalise une chasse-pic lorsque la balle tombe à l’angle du sol et du mur du fond, sans rebond.

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