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jeudi 26 juillet 2012

L'allée du bout du monde- Roman



L'allée du bout du monde est un roman d'aventures et d'amour pimenté d'un soupçon de magie et d'une note allégorique...

William Temple  et Dorothy Osborne ont vécu au XVIIème siècle, pendant la guerre civile anglaise. Leur amour a été immortalisé par Dorothy, à travers sa correspondance, qui n’a jamais été traduite en français.


Le début du roman pour les curieux et les autres aussi:

Le premier chapitre



1
Bisque, Bisque rage !
L’esteuf[1] rebondit sur le pavement de pierres de la galerie du château et manqua de rendre Henry à jamais borgne. Il fit signe à William qu’il était encore en vie et qu’une petite pause était nécessaire avant de poursuivre la partie. En guise de tripot[2], Henry et son neveu, William Temple, jouaient à la courte paume dans l’enceinte du château de Penshurst. Une galerie offrait les murs nécessaires au rebond de la balle. William nourrissait une véritable passion pour ce jeu devenu très populaire. En l’espace de quelques décennies, le jeu de paume avait suscité l’intérêt des bourgeois, des étudiants et des rois. Les tripots se développaient un peu partout, les demeures princières, les châteaux avaient leurs salles et leurs habitués. Un nouveau corps de métiers était né de cette pratique, les paumiers-raquettiers. Ils profitaient pleinement de l’engouement pour la paume et se pavanaient dans les grandes villes, comme les artisans de l’avenir de l’homme.
Henry tentait de se remettre de la gifle qui l’avait à moitié assommé. Il se tenait tant bien que mal sur ses souliers en cuir de buffle et, sa raquette en boyaux de moutons à la main, se demandait comment il avait pu accepter de se joindre à William dans un si futile divertissement. Il jeta un œil sur son accoutrement, de pied en cap, leva les yeux au ciel et soupira. Henry Hammond était théologien, prêtre, et peu enclin à ce genre de sport. Habituellement, il restait des heures à lire dans son cabinet, ou à composer des sermons pour sa paroisse. L’arrivée de William avait tout bousculé.
Le jeune adolescent le supplia :
S’il vous plaît, reprenons la partie, je m’amuse tellement !
Henry s’exécuta. William renvoya un revers coriace, baptisé revers de Nemours, en l’honneur du célèbre Duc et de ses talents au jeu de paume. Henry  intercepta vaguement la balle avec sa raquette qui repartit, étonnamment, comme un boulet de canon en direction du jeune adversaire. William renvoya l’esteuf sans difficultés, il tomba à pic.
J’ai réussi un chasse-pic ! cria William, fier comme un paon.
William jubilait, il n’était jamais aussi heureux que dans ces moments de jeu partagés avec son oncle Henry. William vivait avec lui depuis quatre années déjà, dans le domaine de Penshurs depuis la mort de sa mère. La pauvre femme avait succombé à son dernier accouchement. Elle avait mis au monde des jumeaux qu’elle n’avait jamais vus. Son mari parti travailler en Irlande, à Dublin comme magistrat, n’avait pas trouvé les forces de s’en occuper et avait confié les trois enfants à Henry. Le vieil homme  avait du temps libre et le savoir nécessaire pour faire l’instruction des plus jeunes.
William passait la semaine au pensionnat et rentrait le week-end chez son oncle. À son arrivée, Henry avait eu du mal à comprendre l’intrépide garçon. Il sentait chez lui des prédispositions à l’étude, une grande intelligence, mais aussi un goût immodéré pour la paresse et le jeu, qui contredisait ses principes d’éducation. Il avait tenté, en vain, de convertir le garçon à l’amour des langues anciennes, mais rapidement, il avait renoncé devant l’évidence : William n’était pas fait pour les fastidieux apprentissages. Pendant longtemps Henry lui avait imposé des leçons quotidiennes, puis il l’avait laissé s’évader dans ses mondes secrets. Il lui fit donner des leçons par un maître-paumier et William devint rapidement très habile. En dépit de sa gravité, l’oncle Henry avait un cœur en or et William avait su le libérer de sa sévère carapace. Ce mutuel apprivoisement les avaient rendus terriblement complices.
Henry suait à grosses gouttes et tentait de suivre la cadence du jeu frénétique ponctué de « Hourras » à tout-va sous le regard complice des jumeaux, Willy et Martha. Il se réjouissait de voir son neveu si heureux, si aérien. Il aurait tout fait pour lui. Aussi, quand l’esteuf revint vers lui, il tenta un coup habile. Il réunit tout ce qui lui restait de concentration et de détermination et envoya la balle, perpétrant le célèbre coup du moine. Ultime dévouement. Ce coup habituellement en faveur des rois réclamait une abnégation sans égal, il s’agissait de faire gagner l’adversaire, sans que cela ne se remarquât trop. C’était dans les cordes d’Henry. L’esteuf rebondit lamentablement et offrit à William le point décisif, la bisque dont il rêvait. Il bondit de joie et s’agrippa au cou de son oncle.
J’ai gagné ! J’ai gagné ! répétait William, en narguant son oncle.
Et les jumeaux  répétaient en cœur :
— Bisque, bisque rage !
Henry sourit en voyant William et les deux petits garnements sauter sur place dans une explosion de joie. Il observait son protégé grandir avec tendresse ; par-dessus tout, il s’émerveillait de sa vitalité. Où puisait-il cette joie de vivre inébranlable, cet optimisme forcené ? William épatait la galerie, et plus encore il rendait son oncle heureux et fier de l’avoir pour neveu. Henry ne comprenait plus, à présent, comment il avait pu vivre avant. Il se contenta de regarder William avec bienveillance. Ils avaient pris l’habitude de peu communiquer, le plus souvent ils s’échangeaient un regard, et tout était dit.
Le soir, William se remit en route pour le pensionnat de Bishop’s Stortford. Comme tous les dimanches, il ouvrit le grand portail métallique, salua Madeleine, la vieille-fille de chambre de sa mère qui était restée au domaine pour s’occuper des jumeaux après la tragédie, et murmura à son oncle :
— La semaine prochaine, c’est toi qui me bats !
Mais il n’y aurait pas de retour à la maison….



[1] L’esteuf est le nom de la balle utilisée dans les jeux de courte paume et de longue paume, les ancêtres du tennis.
[2] Le tripot désigne la salle dans laquelle on jouait à la courte paume à cette époque.


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